jeudi, 19 août 2010

"Un artiste est une vigie aphone, qui voit le monde de demain venir, fait des gestes pour nous prévenir, mais que nous oublions de regarder ou refusons de comprendre"

Si nous faisons nôtre cette définition de l'artiste, formulée par Léon-Gustave Marois de Tolay dans son essai Brumes et murs humains, (et le lecteur comprendra que nous sommes personnellement enclins à la faire nôtre), il y a peu d'artistes qui correspondent à ce point à cet idéal que Jacques-André Cartage.

Cet artiste arrivé au sommet de son talent, a déjà un parcours émaillé de coups d'éclat. Occupant l'espace du pavillon français de la Biennale de Venise quatre-vingt-dix-huit de manière subtile et radieuse, il y laissa dans l'esprit des visiteurs un souvenir émerveillé. Sa rétrospective au Centre Georges Pompidou fut un succès critique et public inégalé, forçant la direction à élargir significativement les horaires d'accès à l'exposition pour satisfaire les foules venues du monde entier l'acclamer.

Mais pourtant la discrétion de sa personne est l'antithèse de l'éclatante vitalité de son travail artistique, explosif dès la première apparition, au point d'éclipser les autres artistes, aussi doués soient-ils, qui viendraient à être exposés dans les mêmes lieux que lui (erreur que plus un seul commissaire d'exposition ne commet, depuis les mémorables colères de Garouste et Soulages dont les oeuvres monumentales étaient réduites à néant face à l'évidence lumineuse des sculptures de Jacques-André Cartage) ; et tous les artistes qui ont fait un peu de chemin avec lui, ses co-résidents à la Villa Kujoyama, ses co-pensionnaires à la Villa Médicis, ses co-étudiants aux Beaux-Arts où, plus jeune admis de tous les temps, il transcendait les modèles établis et bouleversait ses professeurs, diront la même chose de lui.

Son talent s'impose sans créer de jalousie, intemporel et évident.

L'évidence l'a amené à ne travailler qu'un seul matériau, issu de la terre et du travail des hommes, pourrait-on dire, tellement c'est à une religion, à une vocation que l'on pense en le découvrant. Matériau fragile, sensible, périssable, image de la vie et de notre monde, qu'il taille et transforme petit à petit, au cours de séances dans son atelier prenant la forme de combats contre la matière, avec la matière, parfois durant plusieurs jours dénués de répit, laissant l'artiste épuisé, exangue, le sol jonché de débris et au milieu, trônant en sa pleine et propre lumière, un chef d'oeuvre ; car il ne peut s'agir que de cela.

Vigie de nos temps modernes dont il a cerné mieux que quiconque l'effritabilité et la péremption certaine, Jacques-André Cartage ne cesse de nous tourmenter, de nous surprendre, de nous rendre simplement plus humains.

Cartage.JPG

jeudi, 12 février 2009

Zurück vom Ring !

Voilà ce qui m'a fait pleurer la dernière fois. Non, ce n'est pas une chanson de Vincent Delerm, ce n'est pas non plus la tétanie dans laquelle a été plongé ma boulangère en découvrant que demain sera vendredi treize.

C'est cette vidéo captée lors de l'enregistrement de la tétralogie de Wagner, en mille-neuf-cent-soixante-quatre, de la toute fin du Crépuscule des dieux, l'immolation de Brünnhilde (il y a évidemment un gros con qui parle mais bon - ne serait-ce la musique, on se croirait presque chez les neuneus de radio classique).

Je connais bien ce passage évidemment, mais je n'avais jamais vu d'images de ces sessions mythiques à plus d'un titre : Georg Solti dirige le Philharmonique de Vienne, la distribution est hallucinante (là, c'est Birgit Nilsson, totalement possédée), c'est la première intégrale de l'histoire de ces quatre opéras réunis en un cycle immense, et les prises sont longues, les scènes entières sans montage, et il y a une vraie recherche pour retrouver le son wagnérien, la spatialisation...

mardi, 21 octobre 2008

mémoire d'images quatre

Des néons, blanc, alignés les uns à côté des autres. Ils sont verticaux, ils sont droits. Ils sont tous de tailles différentes. Ils sont groupés en deux tableaux lumineux et abstraits, l'un moins clair que l'autre.

Ils se nomment Démonétisations. Et face à eux, justement, dans un parallèle plein d'humour, des reproductions de Monet, de la Cathédrale de Rouen à différentes heures : la cathédrale transformée par la lumière - les néons plus ou moins lumineux dessinent la silhouette de la cathédrale, la remplissent, la remplacent, la simplifient, la réduisent à une forme lumineuse minimaliste. Le vide laissé par les néons plus courts vers le haut est du ciel sur le tableau.

François Morellet à la Fondation Hugues, Château de Villeneuve, Vence.

vendredi, 06 juin 2008

Le voyage pour moi, ce n'est pas arriver, c'est partir. C'est l'imprévu de la prochaine escale, c'est le désir jamais comblé de connaître sans cesse autre chose, c'est demain, éternellement demain*.

Quelle phrase correspondrait mieux à ce qui va se passer demain ?

Demain, votre serviteur reçoit L'Arno et ses photos, et surtout vous tous qui nous ferez l'honneur d'assister à ce vernissage !

flyer_spicyNico_745px.jpg

* Evidemment, citer du Roland Dorgelès, comme ça, dès le titre, ça peut faire genre je me la pète, genre nhnc et tout ça. Mais non, j'ai juste utilisé un dictionnaire de citations

samedi, 17 mai 2008

un oeil dans l'étalon*

Vous ne pouvez pas le rater, en bannière de ce ouaiblogue. Et bien j'en repasse une belle couche, mais à partir du sept juin se tiendra en ma modeste échoppe une exposition de photographies de l'Arno, oeil aiguisé et brillant explorateur du Salento, dans les Pouilles**, mais à qui il sera interdit de demander la vitesse d'obturation.

Le vernissage est le sept juin, et bien évidemment, vous êtes invités à rencontrer l'artiste, votre modeste serviteur si ce n'est déjà fait, et puis d'autres ouaiblogueurs célébrissimes, et aussi des gens inconnus, et aussi probablement la personne que j'évoque à propos du titre de cette note dans la première étoile***.

338449210.jpg

* Il y a des calembours, comme ça, auxquels j'aurais aimé penser. Il serait honteux de ma part de me faire passer pour son découvreur, alors je rends à César ce qui est au sculpteur et à Alessandro ce qui est au créateur de wearable art.
** Pour les quelques ignares qui me lisent encore, et à propos desquels il est inconcevable que je ne sois parvenu à m'en débarasser, les Pouilles c'est le talon de la botte si l'on accepte cette représentation visuelle de l'Italie.
*** Voir ci-dessous, enfin plutôt ci-dessus, là.

Et maintenant, de la musique qui n'a aucun rapport mais qui ferait danser les pierres.

mercredi, 30 avril 2008

Les yeux d'Héraclite

S'il y a un spectacle à aller voir à Paris et à ne surtout pas rater, c'est Au milieu du désordre de Pierre Meunier.

Il ne nous est pas donné tant d'occasions que cela de succomber à de la poésie pure, absurde, drôle, profonde. Cet homme extraordinaire joue avec les mots, fait danser les pierres en rythme, chanter les ressorts, galoper un tas de cailloux, onduler la matière et le coeur des spectateurs, tellement ce qu'il dit est fascinant, ce qu'il montre devient évident, et, au détour d'un humour d'une incroyable finesse, d'une profondeur insondable sur ce que nous sommes.

Un tas de gravats déversés au hasard : le plus bel ordre du monde.

C'est au Théâtre de la Bastille (vous pouvez même venir me dire bonjour en y allant), jusqu'au dix-sept mai. Croyez-moi, c'est juste indispensable.

 

mardi, 22 avril 2008

Fratello

L'espérance comme torture ultime, et la liberté par la mort par injection. Voilà, en quelques mots, comment l'on pourrait résumer l'oeuvre coup de poing, d'une violence insoutenable, d'autant plus qu'elle est ramassée dans la durée, Le Prisonnier de Luigi Dallapiccola, présentée hier soir au Palais Garnier.

Sortant de cette prison sans issue, je me trouvais confronté au souvenir de ma journée. Chez le notaire, liquidation léthale d'un amour de huit ans, aujourd'hui éteint, réduit à deux colonnes de chiffres que l'on divise par deux.

Quand je serai grand, il y a deux métiers que je voudrai faire ; c'est notaire (un pour cent) ou état (un virgule quinze pour cent).

vendredi, 18 avril 2008

Non, je n'aime pas LB

J'aurais pu aujourd'hui vous parler de l'expo Louise Bourgeois au Centre Georges Pompidou, visitée en nocturne hier.

Mais voilà, Louise Bourgeois, je n'aime pas.

Bon, déjà, quelques critiques muséographiques : les cartels sont petits, mal éclairés, écrits en blanc sur gris clair, on n'y voit rien alors que les explications de ses installations sont importantes. Et puis, le style télégraphique qui réduit perpétuellement le nom de l'artiste à ses initiales a eu le don de m'énerver. L'exposition est assez courte finalement, quand on arrive à la fin on a l'impression qu'une grande partie de son travail a été passée sous silence.

Les premières sculptures son passionnantes. Filiformes, entre personnages étirés de Giacometti et déconstructions cubistes ; des stèles émouvantes.
Et puis arrive le fond de son travail, des sculptures anthropomorphes facilement sexualisables, revisitant sa vie sous le regard de la psychanalyse, avec des entassements d'objets autobiographiquement signifiants, entreposés dans des cages mais rarement transcendés par une approche plastique. Ces vieux objets, ces bouts de tapisserie, ces araignées de métal, ça me met mal à l'aise, ça m'angoisse. Ses visages cousus, ses vêtements, tout ceci est certes impressionnant, une projection réaliste de son rapport à elle et à son corps. Mais je n'aime pas, voilà tout.

Alors je ne vous en parlerai pas.

lundi, 03 mars 2008

Nouvelle Star 1944

Puisque le génialissime L'Arno a décidé de reprendre le concept de minute Bigard, et bien je vais lui en montrer, moi, du génie.

Mille neuf cent quarante quatre. Il n'y a pas Lio dans le jury, mais Madame Florence Foster Jenkins a beaucoup d'argent et elle aime chanter. Elle se paie Carnegie Hall, un pianiste de seconde zone et un enregistrement d'un coup.

Culte, le disque se vend toujours.

samedi, 23 février 2008

Chéri, à taaaaable !

Ca faisait bien longtemps que je n'avais pas parlé de musique, de vraie musique.

Et là, au détour d'une vidéo découverte ici, au détour d'une oeuvre étonnante, minimale, je parle à nouveau de musique.

Mais c'est une oeuvre d'art total, chorégrahique autant que rythmique, mais dans une expression stylisée : la musique fait la chorégraphie, la chorégraphie fait la musique.

Et le tout avec rien, selon les jeux subtils et précis, on y voit même une fugue...

Où de trois tables et six mains naissent l'émotion (Musique de table, de Thierry de Mey).

vendredi, 25 janvier 2008

Me suis-je finalement jeté dans l'Arno ?

Personne n'a visiblement réagi il y a quelques jours quand je titrais une de mes notes J'irai sur le Ponte Vecchio me jeter dans l'Arno. Le HNC++* nécessaire était visiblement trop plus plus pour être compris de la foule.

Mais je ne veux pas vous laisser comme ça. Giacomo Puccini a composé un tryptique de petits opéras dont le dernier, intitulé Gianni Schicchi (d'après la Divine Comédie de Dante), est une histoire complètement loufoque d'un type qui va mourir après avoir légué tous ses biens à l'église ; Gianni Schicchi, auquel la famille fait appel, remplace le moribond pour dicter un nouveau testament. Et au milieu de ce truc complètement dingue, il y a... (et je me tais, parce que c'est simplement beau et je ne résiste pas à vous rendre cette journée un petit peu plus poétique) :

Puccini, Oh mio babbino caro, Maria Callas, Orchestre national de l'ortf dirigé par Georges Prêtre.

* Haut Niveau Culturel très supérieur

mercredi, 23 janvier 2008

Belle Hermione, hélas ! Puis-je estre heureux sans vous ?

Il y a dans la gestuelle baroque quelque chose de fascinant, une chorégraphie qui ne suit que le texte. Quand plusieurs chanteurs chantent ensemble, ou quand le choeur paraît, c'est l'évidence de chaque geste synchronisé qui surprend, comme la beauté simple du texte de Cadmus et Hermione.

Il y a dans cette tragédie lyrique un jeu avec le silence apprivoisé qui rend les attaques de flûtes qui suivent d'une grande douceur, parce que l'orchestre baroque sait jouer de textures merveilleuses, soyeuses.

Respectons sa présence
Par un profond silence
Escoutons, taisons-nous.

Et le silence se fait, en vrai. Moment de pure magie, juste l'éclairage à la bougie, des couleurs sur scène comme on n'en a vues depuis des siècles, comme une photo ancienne, mais animée et chantante.

Cadmus et Hermione, de Jean-Baptiste Lully, Le Poème Harmonique / Vincent Dumestre*, mise en scène Benjamin Lazar. Opéra-Comique, le vingt-et-un janvier. Jusqu'au vingt-sept.

* J'ai failli travailler avec lui, j'ai passé deux entretiens mais je n'ai pas été retenu comme chargé de production ; je crois que c'est ma plus grande déception professionnelle, de celles dont on est convaincu que sa vie aurait été autre.

jeudi, 10 janvier 2008

spirale - vertige

Il y a bien longtemps, je vous faisais découvrir Noah Kalina, brillant photographe qui s'est fait connaître en faisant un autoportrait quotidien - bout à bout, il y a l'émotion d'une vie qui change au fond de ces yeux fixes.

Voilà la vidéo.

Les Simpsons (oui, les Simpsons !) en ont fait une parodie, que voilà.

Et pour rendre l'art contemporain accessible à un certaine catégorie de mon lectorat, je vous montre une de ses photos avec des stars (parce qu'il est devenu célèbre).

bcd8fed21edf427450ebff9d1c19f4f9.jpg

jeudi, 13 décembre 2007

(Elles) Pont*

J'aime faire des ponts entre mes vies présente et passée.

Hier matin, dans ma boutique, pour plein de raisons, j'avais envie d'écouter la Messe en si, de Bach. Un de mes clients habitués s'est mis à chantonner le Kyrie. Voir cet acteur célébrissime** chantonner en choisissant ses pâtes, m'a plongé quelques années auparavant.

Deux mille deux. Je suis, entre autres activités, le chauffeur de la soprano Donna Brown et de la basse Denis Sedov qui vont chanter le Requiem de Mozart à la Basilique de Saint-Denis. Ils sont assis derrière moi, et quand je conduis, j'écoute Radio Classique***. Ils écoutaient avec gourmandise Cecilia Bartoli de l'époque Vivaldi, et lors du dernier trajet, après le concert, me demandent de mettre plutôt du jazz. Et se mettent tous les deux à improviser quelques notes sur ce qu'ils entendent. Un petit moment de musique rien que pour moi.

Voilà, c'est tout.

* Ah ! Ca faisait longtemps que je n'avais pas mis un titre NHNC, hein ?
** Non, pas la peine de me poser la question, je respecte l'anonymat de mes clients. Ou alors il faudra être très persuasif, je rappelle que je suis corruptible. 
*** Qui était à cette époque encore une station fréquentable, pas le moulin à standards prédécoupés présentés avec un enthousiasme sirupeux qu'elle est devenue.

samedi, 08 décembre 2007

in memoriam

Un quatuor à cordes, quatre hélicoptères, et une des oeuvres les plus atypiques et extrêmes du vingtième siècle, de Karlheinz Stockhausen.